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18 - غشت - 2017

 

Entretien réalisé par Saïd Afoulous

Rue Ibn Battouta à Casablanca est une rue calme qui fait partie d’un quartier commerçant rassemblant des marchands grossistes non loin du marché central, boulevard Mohammed V. Elle fait la jonction avec la fameuse agglomération commerciale Derb Omar longeant la rue Strasbourg. Elle se termine par l’hôtel Lincoln en ruines depuis de longues années ceint d’échafaudage de protection contre les effondrements. C’est là l’un des endroits les plus emblématique de l’état d’abandon que connait le vieux centre de la ville de Casablanca, un « centre historique » délabré qui fait l’objet du dossier visant la reconnaissance de l’architecture de Dar Beida comme patrimoine mondial par l’Unesco. La situation d’abandon est accentuée par le contraste offert grâce à la plateforme du tramway flambant neuf en service depuis une année. Dans cette partie de la rue, un immeuble art déco de quatre étages attire le regard avec au rez-de-chaussée des magasins abandonnés dotés de grillages rouillés et poussiéreux, preuve que ça fait longtemps qu’on a mis les clefs sous le paillasson. L’immeuble par contre n’en est pas moins vivant et bien conservé. Il abrite notamment, au deuxième étage, un cabinet de pédiatrie avec une histoire bien particulière. Y officie depuis des années, en tant que médecin pédiatre, Fatiha Morchid, auteur de recueils de poèmes et de romans en arabe, Prix du Maroc de poésie en 2011. Elle a effectué aussi un parcours de journalisme audiovisuel au sein de la première chaîne en animant plusieurs émissions de santé et de culture.

La particularité de ce cabinet vaste, occupant l’aile droite du deuxième étage de l’immeuble, c’est qu’il appartenait au docteur Mohamed Sijelmassi (1932-2007). Parallèlement à son activité de pédiatre, Sijelmassi avait publié, en tant que photographe et grand connaisseur de la culture et des arts marocains, plusieurs ouvrages notamment « L’Art calligraphique arabe » avec Abdelkebir Khatibi (1976). Ancien chef du service pédiatrique au CHU Ibn Rochd, Sijelmassi exerçait dans ce cabinet depuis la fin des années 1960 jusqu’au début des années 2000 et avait vu la détérioration progressive de l’ancien centre de la ville sans chercher à s’en détacher pour aller ailleurs.

Avant lui, c’est un autre pédiatre qui occupait le même cabinet. Il s’agit du grand photographe et pédiatre juif marocain, Dr Claude Sitbon (1929-1995) dont le Musée du Judaïsme Marocain à Casablanca avait organisé une exposition itinérante en 2006-2007 montrant des photos de la vie quotidienne des juifs marocains avant les départs massifs vers l’exil dans les années 1960. Les photos sont toujours conservées au Musée. Ce cabinet médical aurait donc comme une histoire de transmission, d’un praticien à l’autre, tout au long de près d’un demi-siècle. Une transmission où l’art et la culture prennent une place prépondérante à côté de l’activité de soins pour des multitudes d’enfants qui y transitent accompagnés de leurs mamans.

Dans une rencontre autour du thème entre médecine et écriture organisée à Casablanca à la Fac de médecine, Fatiha Morchid avait rappelé le rapport qui peut exister entre les domaines de la médecine, de la littérature et des arts en général à travers les âges depuis Ibn Sina, Ibn Rochd, Ibn Zohr, Errazi et autres grands penseurs universalistes à aujourd’hui où des médecins marocains ont laissé des traces comme Mohamed Benaboud et Abderrahim Harrouchi en passant par de grand noms égyptiens comme le nouvelliste Youssef Idriss et la féministe Nawal Saadaoui. C’était pour indiquer que les médecins peuvent apporter par l’écriture des travaux divers dans le domaine de la création mais aussi de la recherche.

Fatiha Morchid a publié des recueils de poèmes « Signaux » (2002), « Feuillets passionnés » (2003) « La Fin du chemin est son commencement » (2009), « Unspoken » « Ce qui n’a pas été dit entre nous » (2010) poème bilingue arabe-anglais et qui a reçu le Prix du Maroc 2011, « Kaléidoscope regards croisés de femmes » ouvrage collectif, Marsam, 2012. Elle est auteur aussi de romans en arabe parus « Lahadat la ghayr » (Des instants et rien d’autres) (2007) « Makhalib al mout’a » (Griffe de jouissance) (2009) qui évoque des diplômés chômeurs, un gigolo et des couguars, livre censuré dans certains pays arabes, « Al Moulhimat » (Les muses) (2011), « Al Haq fi arrahil » (2013) (droit de mourir) un roman qui aborde le thème de la douleur, la déchéance physique et de l’euthanasie. Son écriture semble être fondée sur une poétique de la confidence intime, lyrique. Dans ses romans souvent la trame principale, axée sur un thème social réaliste, est enchâssée d’histoires de confidences à la manière des « Milles et une nuits » où sensualité et érotisme ne sont pas en reste.

Issue d’un cursus scolaire de l’école publique, Fatiha Morchid fait des études de médecine, devient pédiatre et pratique la profession de médecin depuis le début des années 1990. Elle commence à mener une double vie de médecin pédiatre et d’écrivain depuis le début des années 2000. Elle choisit d’écrire en arabe et elle serait le seul médecin marocain femme auteure de poésies et de romans en arabe. Entretien :

Q : Ce cabinet médical c’est toute une histoire ?
R : Oui, il y a comme une histoire de transmission dans le domaine de la création et qui mérite d’être contée par le menu. D’abord le docteur Sijelmassi, que Dieu ait son âme, écrivain et photographe, auteur de plusieurs ouvrages où se rejoignent écriture, histoire, sauvegarde du patrimoine ayant consacré sa vie à la recherche sur la culture marocaine, réalisant beaucoup de livres sur les villes marocaines. Son dernier livre sur Tanger, il le présente et meurt dans l’hôtel où il résidait à l’occasion de l’évènement. Dans ce cabinet Sijelmassi avait travaillé pendant trente ans. En retrait des salles d’attente et de consultation pédiatrique, il avait aménagé une chambre noire pour ses travaux de photographe. Ce que beaucoup de gens ne savent pas c’est que Sijelmassi est un grand photographe et que toutes les photos qui illustrent ses livres sont les siennes propres.

Ce que j’ai appris aussi sur ce cabinet c’est que le médecin, lui aussi pédiatre, qui y exerçait avant Sijelmassi était un juif marocain, Claude Sitbon, qui était lui-même un grand photographe dont les photos sont conservées au Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca. Comme je l’ai signalé lors de la cérémonie des obsèques de Sijelmassi, il y a comme une âme créative que je ressens dans ce lieu. Comme par hasard, c’est seulement quand je m’y suis installée que j’ai commencé à publier mes œuvres littéraires.

Q : Des médecins marocains qui écrivent ce n’est pas rare.
R : Des médecins marocains touchant au domaine de création littéraire ne sont pas rares en effet, la plupart écrivent en français comme Siham Benchekroun, Rita El Khayat, Saad Agoumi, j’en oublie. Des médecins marocains écrivant la poésie ou le roman en arabe, à ma connaissance il n’y en a pas, du moins je n’en connais pas.

Q : Quelle comparaison pouvez-vous faire entre le domaine de la médecine et celui de l’écriture littéraire ?
R : Une chose qui m’a toujours sauté aux yeux au temps de mes études c’est le fait que dans le domaine de la médecine il n’y a aucune différence entre les deux sexes. Quand j’étais étudiante stagiaire et Dieu sait que j’étais très jeune, j’ai été orientée vers le service urologie où je devais m'occuper aussi bien des femmes que des hommes. Je me rappelle d'un patient qui a refusé à se faire examiner par moi parce que j'étais femme. Le chef de service lui a signifié sur un ton sévère que j'étais d'abord un médecin et que s'il ne se laissait pas examiner par moi il risquait de ne pas recevoir de soin. Garçons et filles futurs médecins sont donc logés à la même enseigne, ils doivent assumer les mêmes tâches. Par contre dans le monde de l'écriture j'ai toujours été étonnée, même choquée par le fait qu'on parle tout le temps avec une telle insistance « d'écriture féminine» plutôt que de parler de l'écriture tout court.

Q : C'est une belle image quand vous parlez des médecins créateurs. Pourtant la pratique de la médecine au Maroc dans le quotidien n'a pas toujours une image réjouissante ?
R : Je crois que la pratique de la médecine est à l'origine une vocation où le devoir de servir, de soigner passe avant tout. Mais tout le monde ne fait pas médecine parce qu'il aime la profession de médecin. Les étudiantes et étudiants sont parfois orientés par leurs parents pour faire médecine. Ce n'est pas toujours un choix au départ encore moins un choix qui réponde à un rêve, un idéal.

Q : Quel est votre rapport avec Casablanca ?
R : J'aime Casablanca, je l'aime dans ses contradictions extrêmes, ses brassages de populations, sa vie trépidante me va droit au cœur, c'est une ville vivante, la promenade quotidienne sur la Corniche le matin est quelques chose dont je ne peux pas me passer pour me ressourcer.

Q : Votre cursus en Fac de médecine c'est un parcours d'au moins douze années entièrement en français. L'univers des médecins est francophone. Comment le choix de l'arabe s'est-il imposé dans vos travaux littéraires ?
R : J'ai eu à la base une formation bilingue. J'ai été formée à l'école publique marocaine. De mon temps le français était une langue d'enseignement pour les matières scientifiques. Je crois que la relation avec la langue d'écriture n'est pas aussi simple qu'on pourrait le croire.
Je me demande si on choisit la langue dans laquelle on écrit. Je ne pense pas que ce soit un choix simple, rationnel. Je crois pour ma part qu'on écrit avec la langue de notre enfance, la langue du cœur, de la mémoire, la langue de nos émotions. Je pense que le choix de l'arabe est dû au fait que j'ai grandi dans le foyer d'un cadre de l'enseignement qui était à l'origine enseignant d'arabe. Enfant j'avais ouvert les yeux sur une bibliothèque entièrement en arabe. Mon père tenait tellement à cette langue qu'il nous était pratiquement interdit de parler en français chez nous. La langue arabe nous était imposée comme quelque chose de sacré, ce qui ne m'empêchait pas de l'aimer immodérément. J'adore cette langue, ce qui ne m'empêche pas de lire et d'écrire en français. Je pense par ailleurs que j'entretiens avec l'arabe une relation œdipienne en référence au rapport particulier au père de sorte que pour moi écrire dans une autre langue pourrait être ressenti intérieurement comme une trahison.

Q : Dans quel quartier de la ville de Casablanca vous habitiez ?
R : C'était le quartier populaire Derb Milan à proximité de Ben Msik. Mon père était inspecteur d'arabe et nous habitions une maison de fonction adjacente de l'école primaire et à proximité de la maison du directeur.

Q : Quelle place pour les livres à la maison ?
R: Mon père est lauréat de l’université Qaraouiyyine à Fès. C’était un homme qui s’entourait de livres. Je me rappelle que nous avions une bibliothèque bien fournie à la maison avec des ouvrages importants, des livres fondateurs notamment une collection de poésie ancienne dont je garde encore des volumes.
Mon père avait l’habitude de nous dire qu’il était indispensable de lire avant de dormir. La lecture était donc un rituel quotidien chez nous avant de plonger dans le sommeil. C’est ainsi que nous avons lu en totalité la très célèbre collection pour enfants « Kamel Kilani ». Après, nous avions eu accès à tout, pour ce qui concerne la littérature arabe. La littérature prenait tellement d’importance que ça débordait sur la vie de tous les jours. Ainsi un de mes frères a eu pour prénom Abdelqouddous, un prénom qui n’était pas courant. C’était l’impact de la littérature où le romancier Ihasan Abdelqouddous avait une part prépondérante. Nous avions lu Manfalouti, Khalil Jabrane et bien d’autres noms célèbres dans la bibliothèque paternelle. Cette période a gravé l’amour de la langue arabe en nous et pour toujours. Mon père, en bon pédagogue, travaillait avec nous la grammaire arabe en nous faisant apprendre par cœur alAlfiya d’Ibn Malik et des vers de poésie afin que les règles grammaticales restent gravées dans notre mémoire. Mon père est de la zaouia Nacériya, il est lui-même originaire de Nouacer région sud de Casablanca. Dans la zaouia ils apprenaient le Coran par cœur avant d’intégrer la Qaraouiyyine. Il avait tenu, en nous mettant au jour, à respecter scrupuleusement la tradition d’apprentissage. Nous avions ainsi d’abord fréquenté l’école coranique. Je me souviens que pendant l’année et surtout durant les vacances mon père ainsi que mon grand-père prenaient soin de nous écrire les versets coraniques sur les tablettes, louha, à la manière traditionnelle. Nous apprenions par cœur les versets. Le lendemain on efface à l’eau et on recommence en usant de l’argile blanche, salsal, en exposant les louha au soleil. Je me rappelle que j’avais appris de cette manière dix hizb et mes frères sœurs de même. Tout cela nous avait permis, je crois, d’avoir presque instinctivement le sens de la phrase juste et des règles de grammaire. En écoutant parler les autres en arabe je sais exactement quand ça n’allait pas, surtout chez les orientaux qui parlent l’arabe à tort et à travers sans respect des normes les plus simples de la grammaire (rires).

Q : Quelles furent vos admirations en fait de lectures ?
R : J’ai dû lire beaucoup de textes en arabe et peut-être autant sinon davantage en français. Beaucoup d’œuvres m’ont impressionné depuis la prime enfance mais parmi d’autres découvertes j’avais eu une admiration toutes particulière pour Nawal Saadaoui. Là la grande particularité c’est que nous lisions ses textes en cachette parce qu’ils étaient considérés parmi les lectures taboues les plus libertaires. Par exemple « Moudakkirat tabibat » où elle parle avec une telle audace, pour l’époque, de la virginité. Mais ce qui me fascinait en Nawal Saadaoui c’est aussi le fait qu’elle me permettait de voir qu’il était très possible de concilier entre la médecine et la littérature.

Q : Quelle part prend pour vous la notion de liberté dans l’écriture ?
R : On le sait, sans liberté il n’y a pas de création. En principe je pense que le lecteur a besoin de lire des choses que lui-même n’arrive pas à exprimer librement. L’auteur écrit ce que le lecteur aurait voulu dire mais sans pouvoir le faire. La question de la confidence est au cœur de mon écriture. Je ne pratique pas d’autocensure, je considère que c’est la pire des choses qui puisse arriver à un auteur. Cette position fait que les gens aiment ce que j’écris et se retrouvent là-dedans. Du coup je vais de l’avant quitte à être censurée, ce qui n’est pas grave. De toute façon même quand on est censuré les livres se vendent encore plus. Avec Internet les choses prennent une autre tournure inattendue. Ainsi mon livre « Les Griffes de la jouissance » qui a été censuré dans plusieurs pays arabes dont Koweit, Emirats Arabes Unies, je l’ai retrouvé disponible en PDF sur le net !

Q : Quelle réception pour vos œuvres ?
R : Je crois que je n’ai pas à me plaindre puisque je suis à la troisième édition de mon premier roman et à la deuxième pour mon deuxième. Mes livres sont publié chez la maison d’éditions le Centre culturel arabe qui distribue partout dans le monde arabe. Je reçois beaucoup de courrier de partout. Des critiques du Liban, de l’Irak suivent mes travaux. Des lecteurs des fans ont ouvert une page Facebook à mon nom. C’est vrai que j’évite d’avoir des contacts directs avec des lecteurs. Par exemple ouvrir une page de facebook pour me lancer dans des discussions. J’évite cette addiction. D’ailleurs j’ai une nouvelle qui sort dans la revue « Doha » du mois d’avril où je parle de l’addiction à Internet ça s’appelle « Idmane » (addiction). C’est dans le cadre d’un prochain projet mon premier recueil de nouvelles.

Q : Comment vous arrivez à concilier entre le travail du pédiatre et celui de l’écrivain ?
R : Je me suis peu à peu arrangée pour diminuer mon activité de médecine en ne faisant plus des urgences, me contentant de faire uniquement de la prévention. Bien sûr en procédant ainsi on perd beaucoup de clients mais on ne peut pas faire autrement, on ne peut pas avoir des biens matériels et en même temps s’enrichir spirituellement et intellectuellement. J’estime aujourd’hui que j’ai énormément donné à la médecine, j’ai travaillé pendant douze années à l’hôpital, je me suis occupée pendant des années des enfants diabétiques, j’ai fait des émissions de télévision sur la couverture médicale. Dans le privé je suis là depuis 1998. Le médecin et l’écrivain font bon ménage jusqu’à présent. J’ai aménagé dans mon cabinet un petit salon avec des livres, soit un espace approprié pour m’y retirer après les séances de consultation quand le cœur m’en dit pour lire ou écrire.

L’opinion, Mercredi 23 Avril 2014

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